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[Interview] – Le Combat de Fatiha Martin contre le racisme et l’islamophobie

Fatiha Martin a porté plainte le mercredi 22 août 2018 pour des injures racistes et islamophobes proférées sur la messagerie de son téléphone portable par un agent de la CARSAT de Guéret.

Elle a accepté de répondre à nos questions:

– Je vous invite d’abord à nous raconter votre histoire.

Je me présente Fatiha Martin, je suis partie en vacances chez mes parents en creuse pour passer du temps avec eux et il s’avère que ma mère a un dossier au CARSAT concernant sa retraite. Son dossier a eu quelques problèmes et elle a du y retourner souvent pour pouvoir régulariser sa situation, mais personne ne lui donnait de réponses suffisantes. Elle m’en a donc parlé. Ma belle-mère, connaissant très bien la responsable de la CARSAT, nous a mis en contact pour que je puisse lui expliquer la situation de ma mère et voir ce qu’il n’allait pas. Après cet appel, elle me dit qu’elle allait faire le nécessaire et qu’elle allait ensuite me rappeler dans la journée. Il s’avère que c’est un technicien qui m’a rappelé mais je n’ai pas pu répondre.

N’étant pas disponible, ce charmant monsieur m’a laissé un message de 4minutes 32 en répondant à quelques questions, très sèchement, et surtout il a oublié de raccrocher. Et c’est là qu’il y a eu des injures racistes à mon égard et à l’égard de ma mère qui ont été vraiment très violentes notamment qu’on était « une famille de cassos. » qu’il  « n’était pas la pour faire du social » que j’étais « une fille de Daesh creusoise» que « ma mère n’avait pas les moyens de payer les procédures envers la CARSAT ».

Il s’en ai suivi des dialogues avec ses collègues, qui ne l’ont pas repris derrière et qui en rigolaient.

Vers la fin à force d’écouter le message, qui m’a profondément touché et marqué, ils étaient apparemment ennuyé par mon nom de famille marital qui est selon eux « pro français » .

Quand j’ai entendu ce message, autant vous dire que j’étais très énervée, ma mère était complètement choquée, même si elle ne comprend pas très bien le français.

– Vous avez immédiatement décidé de porter plainte pour diffamation, il y a-t-il eu depuis de nouveaux éléments ajoutés au dossier?

En effet, je suis directement allée porter plainte pour diffamation et pour discrimination. Le commissaire m’a ensuite entendu et a écouté l’enregistrement. Bon voilà, moi je suis née en creuse mes parents sont la depuis très longtemps, je suis donc allé voir le maire de guéret que je connais très bien. C’était mon directeur quand j’étais plus jeune, et j’ai eu de la chance parce qu’il a été a un rendez-vous et quand j’ai voulu repartir je l’ai croisé en descendant les marches. Il m’a reçu directement dans son bureau. Je lui ai raconté ce qui m’était arrivé, ce que je comptais faire, médiatiser la chose dans sa ville et donc avoir un appui auprès de la mairie. Il a été très compréhensif et m’a soutenue. Le premier media que j’ai été allé voir c’était France bleu creuse (une radio locale), le lendemain j’ai été à La Montagne. Ensuite je suis allée voir un ami qui était journaliste sur Paris à qui j’ai raconté mon affaire et qui a partagé l’histoire à tous ses contacts. C’est pour ça que j’ai été contactée par LCI, France 3 et qu’après ça s’est enchainé sur internet.

Après m’avoir vu à la télé ou entendu à la radio j’ai reçu beaucoup de soutient d’ amis, de collègues et d’associations.

Ça fait plaisir, mais je ne m’attendais pas a que sa prenne autant d’ampleur.

– Le directeur-adjoint de la Carsat Ouest-Centre s’est excusé à plusieurs reprises et condamne fermement ce type de comportement. Qu’en pensez-vous ?

J’ai reçu un courrier de la directrice de la CARSAT qui s’excusait et qui affirmait que les propos tenus ne représentaient pas les valeurs de l’entreprise. J’ai également eu un courrier de la personne qui a tenu les propos discriminatoires. Cela ne change absolument rien au mal qui a été fait, je maintiens les procédures en cours.

Moi je condamne totalement ces propos surtout dans un service public.

– Peu de temps après l’injustice dont vous et votre famille avez été victime, vous déclariez que vous ne trouviez plus le sommeil. Avec un peu de recul comment vous sentez vous aujourd’hui ?

Déjà d’en parler…ça faisais longtemps que je n’en avais pas parlé à quelqu’un donc du coup sa me touche encore en fait…

(Madame Martin ne peut retenir ses larmes et l’émotion s’entend dans sa voix)

Parce qu’on a touché à mes origines et à ma famille…qu’on ai parlé comme ça de ma famille, surtout qu’on n’est pas des gens à problème, on est français.

Mes parents n’ont jamais eu de soucis avec la justice française, pour en arriver là quand même il faut le faire. Surtout que ça porte atteinte à ma mère et moi il ne faut pas toucher à ma famille.

Ma mère a du prendre des calmants parce qu’elle n’arrivait plus à dormir pendant 15 jours. Même au jour d’aujourd’hui ma mère ne sort pratiquement plus. Guéret c’est très petit, tout le monde se connaît et plusieurs personne l’ont déjà abordé en lui demandant « Ah c’est vous la maman de « l’enfant de Daesh » … En France vous marchez et on peut vous dire tout et n’importe quoi sans se soucier des répercussions. Donc personnellement ses excuses je m’en fiche complètement.

– Qu’en est-il du technicien responsable de cet acte ?

Alors au jour d’aujourd’hui, il est mis à pied jusqu’à la fin l’enquête, en vu d’un licenciement.

– Qu’attendez- vous de la justice ?

J’attends que la justice fasse son travail et que ce monsieur paye pour ses propos. Qu’il soit condamné aussi bien par son employeur que par la justice française.

Au jour d’aujourd’hui on ne peut pas avoir de tels propos surtout avec tout ce qui se passe.

Il a le droit de penser ce qu’il veut mais qu’il s’exprime comme ça, ouvertement, sur son lieu de travail, dans un lieu public… il travaille pour l’Etat. Moi je paye mes impôts, donc indirectement je le paye. Je suis désolée, mais c’est hors de question que ce monsieur s’en tire aussi facilement. Je suis même prête a être confrontée à lui le jour du jugement.

– Avez-vous auparavant déjà été victime de discrimination par rapport à vos origines ou vos croyances ?

Non, du tout. Je n’ai jamais été victime de discrimination dans n’importe quel organisme, ni même à mon travail… jamais.

– Pensez-vous que le climat actuel en France est propice à la libération de la parole raciste?

Oui, aujourd’hui je pense qu’avec les réseaux sociaux la parole racistes c’est énormément libérée.

Vous savez il y a beaucoup de gens qui m’ont soutenu mais j’ai aussi été insulté par d’autres sur les réseaux. C’est à double tranchant, d’un côté ça a permis de médiatiser mon histoire mais de l’autre il y a quand même eu beaucoup de messages haineux.

Dans mon cas ce qui est flagrant c’est qu’il a suffi d’un nom de famille pour qu’on dise toute ces atrocités.La personne ne m’a jamais vu ni moi ni ma mère et parce que nos prénoms et nos noms de famille sont étrangers ont nous a traités de terroriste! Le jugement en France il est facile en fait, il suffit que vous vous habilliez autrement et vous êtes tout de suite catalogué. Il y a un climat de tension qui peut très vite rendre mal à l’aise, si on ne rentre pas dans une certaine case.

– Beaucoup de personnes en France sont victimes de ce genre d’agissement mais n’osent pas les dénoncer. Avez-vous un message à leur faire passer ?

Si j’avais un message à leur faire passer, c’est de ne pas se laisser faire!

De foncer et de se dire qu’on défend nos droits, on défend des choses qui ne devraient même pas exister en France. Je sais que c’est difficile, je sais que c’est dur mais on n’est pas tout seul dans cette démarche, il y a des choses qui se passent en France, parce que je suis sûre que je ne suis pas la seule a le vivre.

Il faut médiatiser, il faut communiquer. C’est important que ça se sache.

Moi mon retour au travail a été très compliqué. J’avais peur du regard des gens, de leur perception, de ce qu’ils allaient penser de moi, si ils me voyaient vraiment comme ce qui avait été dit de moi et de ma famille. Mais c’est un mal pour un bien. Il faut que ces dérives soient dénoncées. Je ne regrette absolument pas ma démarche et si c’était à refaire je le referais mille fois.

– Selon vous quelle(s) leçon(s) doit-on en tirer ?

J’ai appris que les paroles d’autrui pouvaient blesser voire détruire. Il faut faire attention à ce qu’on dit. Il ne faut pas juger les personnes par rapport à leur physique ou leur façon de s’habiller.

Cette histoire m’a vraiment fait grandir. Ce qui m’est arrivé, peut être que pour certain ce n’est pas grand-chose mais ça m’a quand même renfermé sur moi-même, je suis beaucoup plus méfiante qu’auparavant.

Je me suis aussi beaucoup remise en question, maintenant je fais attention à ce que je dis, même pour rigoler je ne me permettrais plus de dire certaine chose par peur de blesser. Il y a des personnes qui sont plus fragile que d’autres et on ne mesure pas assez les conséquences que cela pourrait avoir.

J’espère aussi que grâce à la médiatisation de mon histoire la personne qui m’a insulté et ceux qui ont la même mentalité se remettront en question.

On est dans une France ou la devise nationale c’est liberté, égalité, fraternité et il serait temps de mettre ces mots en pratique. On doit vivre ensemble et être tolérants. Ne jugez pas les personnes qui portent un foulard, une Kippa ou une croix ! C’est le même combat.

Il faut que ça change et qu’on arrête de juger gratuitement.

Moi personnellement je ne porte pas le foulard, ma sœur oui et quand elle vient en creuse, elle a du mal à sortir. C’est quand même grave de voir ça à notre époque dans un pays dit développé.

J’ai une fille qui a 16 mois, j’espère que quand elle grandira, les états d’esprit auront changé. Je ne veux pas qu’elle grandisse dans une France où il y a ce genre de mentalité.

Quand elle sera grande, je lui raconterai ce qui nous est arrivé, à moi et sa grand-mère, ce qu’on a vécu et ressenti, pour qu’elle soit consciente de ce qui se passe et qu’elle se batte contre cela.

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