Accueil / Enquêtes / [Islamophobie] Rencontre avec Thomas Guénolé, politologue
Crédit Photo : Thomas Guenole

[Islamophobie] Rencontre avec Thomas Guénolé, politologue

Nous réalisons des mises à jour quotidiennes de notre carte recensant les actes islamophobes en France depuis les tragiques événements de Charlie Hebdo. Au fur et à mesure des ajouts, nous nous sommes posés des questions sur les origines de ce phénomène.

Nous avons donc décidé de contacter des personnalités issues de divers horizons,  politique, religieux, public ou non afin de recueillir leurs positions et leurs lectures sur ces événements.

Le principe est de pouvoir nourrir le débat, essayer de comprendre et créer du dialogue. Nous serons forcément confrontés à des avis divergents, des positions différentes, et c’est bien la tout l’intérêt : pouvoir échanger. Nous vous invitons donc à commenter ces entretiens, alimenter le débat et argumenter sereinement.

Nous commençons donc cette série d’entretiens  avec M. Thomas Guénolé, politologue, enseignant, conseiller politique et fondateur de Vox Politica – http://thomas-guenole.fr/ -. Nous avons contacté M. Guénolé suite à l’un de ses articles où il incitait ses lecteurs à ne pas faire d’amalgame entre l’Islam et le terrorisme.

 

Katibîn: Tout d’abord,Mr Guénolé, merci d’avoir accepté cette interview, et de répondre à nos différentes questions. Suite aux terribles événements de Charlie Hebdo et de la porte de Vincennes, nous entendons régulièrement parler d’un avant et d’un après Charlie, quel est votre sentiment?

Thomas Guénolé: Ces assassinats politiques, leur caractère spectaculaire, et le fait pour plusieurs victimes d’avoir été pendant plus de trente ans partie prenante de notre conscience collective, font incontestablement de ces attentats un événement politique et historique majeur. De surcroît, l’accumulation des morts en fait quantitativement les attentats les plus meurtriers de France depuis la guerre d’Algérie, au siècle dernier.

Katibîn: Selon vous, existe-t-il des causes sociales ou environnementales au passage à l’acte des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, où est-ce un embrigadement que nous ne pouvions pas prévoir ?

Thomas Guénolé: Je n’adhère pas à l’explication déterministe des actes de ces deux hommes. À ce niveau de gravité, l’approche existentialiste me paraît plus satisfaisante : ils avaient le choix, ils ont pris la décision de tuer. Par ailleurs, il ne s’agit pas de loups solitaires, mais de soldats. Ce sont les soldats d’une armée, Al Qaïda au Yémen, en guerre avec la France. Et cette armée se bat, comme l’Etat islamique en Irak, pour instaurer un totalitarisme obscurantiste qui usurpe le nom d’islam.

Katibîn: On cite souvent votre article concernant l’amalgame entre les extrémistes terroristes et l’Islam, pouvez-vous nous donner votre lecture de ce phénomène ?

Thomas Guénolé: Une très large majorité des Français ressent aujourd’hui un mélange de peur et d’hostilité envers une catégorie fourre-tout largement fantasmée : le jeune de banlieue à capuche sauvage et violent, l’immigré arabe qui veut vivre sans travailler sur le dos des Français, le musulman qui refuse d’adopter les valeurs républicaines, et ainsi de suite. Ces clichés sont au moins autant à côté de la plaque que, par exemple, de s’imaginer qu’il existe un Français-type, qui serait un petit gros à béret basque, baguette de pain sous le bras, avec son accordéon et son ballon de rouge.

À partir du moment où ces clichés et ces préjugés existent, il est parfaitement logique que se développent des grilles de lecture des attentats qui pointent du doigt les musulmans, les jeunes de banlieue et l’immigration arabe. Il faut donc, patiemment, déconstruire les clichés en démontrant leur absurdité : et ce, sans se laisser ni impressionner ni irriter par les réactions relativement haineuses que ce travail de pédagogie peut susciter.

Katibîn: Nous avons recensé plus d’une quarantaine d’actes islamophobes sur notre carte, en 4 jours. La moyenne symbolique d’une dizaine d’actes islamophobes par jour en France a été franchie et ce chiffre augmente jour après jour, quelle analyse en faites-vous ?

Thomas Guénolé: À l’échelle de la population française, ces actes sont si peu nombreux qu’ils ne sont rigoureusement pas représentatifs d’une tendance lourde dans la société. Quand j’ai écrit dans ma tribune que les musulmans de France sont des gens sans histoires, qui veulent juste vivre en paix, en fait ce constat est valable pour toute la population. La réponse nécessaire et suffisante, ce sont donc les sanctions prévues par la loi.

Katibîn: Quelles seraient les orientations politiques que le gouvernement devrait prendre pour lutter contre l’islamophobie ?

Thomas Guénolé: Spontanément, j’en vois deux. La première serait que la parole de la classe politique républicaine se montre intransigeante envers les amalgames islamophobes des extrémistes, qu’ils proviennent d’ailleurs de personnalités politiques ou d’éditorialistes. La seconde serait d’obtenir du Conseil français du culte musulman qu’il ouvre les portes de l’ijtihâd de l’islam de France, pour que l’islam français ait explicitement la doctrine la plus progressiste parmi tous les islams au monde. C’est un chantier ambitieux mais nécessaire.

Katibîn: La communauté musulmane ressent de plus en plus d’inquiétude pour son avenir en France, entre la hausse de l’islamophobie, et l’amalgame islam / terrorisme. Quelles responsabilités doivent assumer les médias ?

Thomas Guénolé: De mon point de vue, il n’existe pas de communauté musulmane en France. Il existe simplement des musulmans qui vivent en France, dont la plupart sont d’ailleurs des Français, et dont seulement 15% environ sont pratiquants. Pour les 85% restants, « musulman » se résume donc dans leur vie à une origine culturelle. Les proportions sont du reste les mêmes chez les chrétiens de France.

Cela précisé, concernant les médias, je dirais simplement que, comme la classe politique, leur devoir déontologique en la matière est d’être intransigeant envers la parole islamophobe, en déconstruisant les amalgames haineux. Notez cependant que plusieurs grands médias commencent à le faire. Par exemple, sur France 2, le journal télévisé de David Pujadas a récemment démontré point par point que tous les clichés sur le lien entre islam, banlieues et djihadisme étaient faux.

Katibîn: Comment intégrer la communauté musulmane de France à la lutte contre l’extrémisme ?

Thomas Guénolé: Comme je vous le disais à l’instant, il n’existe pas de communauté musulmane en France. Il existe simplement des musulmans qui vivent en France, dont la plupart sont d’ailleurs des Français, et dont seulement 15% environ sont pratiquants. Cela précisé, je pense que c’est au Conseil français du culte musulman, et non pas aux musulmans de France, de se mobiliser : en particulier, en ouvrant les portes de l’ijtihâd que j’évoquais tout à l’heure. Du reste, cela serait une magnifique réponse doctrinale des clergés musulmans de France face au terrorisme obscurantiste wahhabite.

Katibîn: À votre avis, un musulman est-il considéré par la société comme un citoyen de plein droit ?

Thomas Guénolé: Il existe objectivement chez la population française non musulmane un a priori distant, voire craintif, voire hostile, envers les musulmans. Il s’ensuit une injonction contradictoire permanente : aujourd’hui, la majorité des Français et de l’opinion publique française exigent des musulmans qu’ils s’intègrent, tout en estimant que l’islam est incompatible avec la République. Autre injonction contradictoire : la République interdit le communautarisme, mais au lendemain des attentats, de nombreuses voix se sont élevées pour demander à une « communauté musulmane » imaginaire de les condamner.

Katibîn: A un moment donné, le rejet de l’Islam était plutôt dû au fait des médias, des politiques et autres institutions. Comment expliquer que ce rejet se soit étendu à la grande majorité des Français ?

Thomas Guénolé: Je pense que si depuis une quinzaine d’années la peur de l’islam monte en flèche dans la population française non musulmane, c’est surtout parce que la perception que la plupart des gens ont de la réalité est déterminée par ce qu’ils en voient à la télévision. Or, depuis le 11-Septembre, quand les chaînes de télévision parlent d’islam, c’est presque toujours pour évoquer des attentats islamistes et des guerres civiles dans lesquelles sont impliqués des groupes armés islamistes. Si pendant quinze ans, vous ne voyez et n’entendez parler de l’islam que sous ces deux angles, il est logique que par association d’idées l’islam vous fasse peur.

Katibîn: Une conclusion ?

Thomas Guénolé: Une bonne règle d’hygiène mentale consiste à quantifier les problèmes. En l’occurrence, une poignée de jeunes terroristes wahhabites qui commettent des assassinats politiques, ce n’est représentatif ni des millions de musulmans de France, ni des jeunes qui vivent en banlieue urbaine pauvre.

Merci d’avoir répondu à nos questions.

2 plusieurs commentaires

  1. As salam aleykoum.

    Notre ami politologue dit des choses intéressantes, mais il ne fait aucune critique de la politique du gouvernement en ce qui concerne les musulmans en France où à l’étranger.
    De plus il emploie le traditionnel sobriquet « wahhabites » pour qualifier les membres d’Al Qaeda ou de l’EI alors que l’État saoudien censé être le père du « wahhabisme » est celui qui lutte probablement le plus contre ces groupes.
    Voir cette article de l’imam réunionnais Anas Lala sur le terme wahhabisme : http://www.maison-islam.com/articles/?p=292
    Voir également cette article sur la gestion française des banlieues et son interventionnisme incessant dans les pays musulmans : http://sowtalarab.com/analyse-etat-islamique-islam-et-jihadisme-la-france-t-elle-raison-davoir-peur/

  2. Je ne suis pas d’accord avec le politiologue quand il dit que 15% des musulmans pratiquant sont français (ayant la carte d’ identité française) car nos parents et grand parents ne sont pas français ils ont conservé leur nationalité. Il y a plus de musulmans pratiquant que ça.
    Mais je suis d’accord avec rayan.

Répondre à selma Annuler la réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*