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[Entrevue] avec Rashid Hamdaoui, fondateur d’Islamic Financial Times

Suite à la crise financière dite des « Subprimes » en 2008 qui a entrainée la chute des économies occidentales, le gouvernement de l’époque (en recherche de relais de croissance) avait annoncé, avec une importante couverture médiatique, qu’il souhaitait faire évoluer le cadre légal afin de permettre l’implantation de la finance islamique en France.

Depuis ces annonces, et de quelques initiatives à la marge, force est de constater qu’aujourd’hui la finance islamique ne fait pas partie de l’offre bancaire proposée en France et ce malgré une forte attente des consommateurs musulmans. Pour en parler, nous avons contacté M. Rashid Hamdaoui, professionnel du secteur.

Katibîn : As Salam wa aleykoum Rashid Hamdaoui, merci de nous accorder cet entretien, pouvez-vous nous parler un peu de vous?

Rashid Hamdaoui : Wa alaycoum Salem wa rahmatoulah wa barakatouh. Tout d’abord, merci pour votre invitation. J’ai 30 ans, je suis titulaire d’un Master Entrepreneuriat et d’un Executive Master en Finance Islamique. J’ai fondé en 2008 l’Islamic Financial Times, le 1er media français dédié à la finance islamique. Puis en 2010, j’ai crée l’European Islamic Finance Center, le 1er centre de formation en ligne pour la finance islamique en langue française. Enfin depuis 2012, j’ai installé, à Dubai, mon cabinet de conseil en stratégie pour accompagner les banques islamiques du Moyen-Orient.

 

Katibîn : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la finance islamique ?

Rashid Hamdaoui : La finance islamique est une réponse simple aux problèmes complexes du système financier mondial. Alors que le monde entier reconnaît que la finance est devenue folle, qu’elle n’est régie par aucune loi si ce n’est celle de la rentabilité, la finance islamique vient mettre de l’humanité au cœur d’un système purement technocrate et capitaliste. Pour la finance le seul dieu est l’argent, le gain, le rendement et ceci peu importe le prix et les conséquences. Cash Only cash! La finance islamique vient apporter un regard humaniste sur la manière de gagner de l’argent. Elle nous informe que la plus belle des richesses est l’Homme et que l’Homme doit être le gagnant du système et non le perdant. En se basant sur des sources tel que le droit musulman des affaires par exemple, la finance islamique invite l’homme à la création de richesse et au partage équitable des valeurs ajoutées créées. La finance islamique met en avant l’esprit de solidarité, d’entraide, de générosité et d’assistance. La finance islamique nous invite à la transparence dans les termes contractuels et le respect des engagements. La finance islamique nous interdit le développement des secteurs immoraux et nocifs pour l’Homme tel que le tabac, la pornographie, l’alcool…

 

Katibîn : Quelles sont les grandes différences avec la finance « occidentale » ?

Rashid Hamdaoui : La finance islamique est une manière nouvelle de penser la finance. La finance islamique vient tout d’abord mettre en garde contre les excès et apporter un cadre éthique aux affaires. La principale différence est conceptuelle. La finance islamique interdit l’intérêt, jugé comme néfaste pour l’Homme et pour l’Économie dans son ensemble. En interdisant le principe de l’intérêt, elle s’inscrit dans l’interdiction de tout jeu à somme nulle. En effet, la finance islamique est pour la création de richesse réelle. Elle interdit donc la spéculation abusive. Elle interdit la tromperie dans les termes contractuels. Le commerce de la dette et la titrisation à outrance sont également formellement interdits. Elle interdit la vente de ce que l’on ne possède pas et insiste sur l’Économie réelle et l’adossement à un actif tangible. Enfin, sa principale caractéristique est qu’elle n’investit pas dans des secteurs considérés comme illicites par le droit musulman, et mauvais pour l’Homme. Impossible donc d’investir dans l’armement, les fonds purement spéculatifs… En soi, la finance islamique n’est rien d’autre qu’un ensemble de valeurs universelles apportées à un système financier totalement nihiliste.

 

Katibîn : Quel est le « poids » de la finance islamique dans la finance mondiale ?

Rashid Hamdaoui : Il ne faut pas s’enflammer, la finance islamique n’est encore qu’un tout jeune poisson. C’est une industrie récente mais qui dispose d’une capacité de développement extraordinaire. Les ressources naturelles sont fortement présentes dans les pays  musulmans, ce qui porte cette finance. Les indicateurs sont positifs. La finance islamique séduit à travers le monde. Elle est reconnue par la Banque Mondiale, le G8, G20 et certains pays européens ont même fait le choix de développer activement cette finance. Nous assisterons dans les prochaines années, si Allah aza wajel le veut, à un développement international sans précédent.

 

Katibîn : Qu’en est-il de la finance islamique en France ?

Rashid Hamdaoui : Les Français ignorent aussi bien la Finance que l’Islam. Ces termes alimentent les fantasmes les plus fous, certains pensent même que cette appellation est un obstacle au développement de la finance islamique, mais bon le débat n’est pas sur l’appellation car dans le fond ce n’est pas tant le contenant qui nous importe aujourd’hui, mais bien le contenu, même si le premier est primordial. La finance islamique est un sujet trop peu connu en France. Souvent stigmatisée, la finance islamique est perçue comme un outil purement communautaire. Le sujet fait peur, on a d’ailleurs souvent peur de ce que l’on ne connaît pas. La France est un pays avec son Histoire, ses craintes et ses peurs. L’islam a une image négative en France. Il y a une vraie rupture entre l’islam et la France. Penser la finance islamique sans penser islam en France est impossible. L’appellation finance islamique ne facilite pas l’implantation de cette finance dans le paysage français, cela dit, les musulmans de France également ignorent ce qu’est la finance islamique. C’est donc quelque chose de nouveau pour tout le monde en France.

 

Katibîn  : Pourquoi n’exercez-vous pas votre activité en France ?

Rashid Hamdaoui : J’ai eu l’honneur de voir naître les début de la finance islamique en France. J’ai participé à certains travaux autour de la question de la finance islamique en France et je conseille certaines institutions françaises qui ont fait le choix de lancer quelques initiatives mais à vrai dire, mon véritable marché reste le Moyen-Orient.

 

Katibîn  : En 2008, Christine Lagarde (directrice du FMI) qui était la ministre de l’Économie avait annoncée vouloir modifier le cadre légal français pour permettre l’entrée des banques islamiques en France, qu’en est-il ?

Rashid Hamdaoui : Je salue le merveilleux travail fait par Christine Lagarde. L’idée était de faciliter un cadre réglementaire et fiscal pour permettre aux investisseurs du Moyen-Orient d’investir en France. L’engouement pour la finance islamique s’est considérablement ralenti depuis le départ de Christine Lagarde pour le FMI, son successeur a clairement annoncé que la finance islamique n’était plus la priorité du gouvernement en place. Le nouveau gouvernement nous annonce que la  finance islamique n’est plus à l’ordre du jour. Elle ne revient pas sur ce qui a été voté mais se refuse à toute accélération du processus.

 

Katibîn : Pourquoi cette marche en arrière ?

Rashid Hamdaoui : Le léger soutien politique s’est effacé, la finance islamique est dans les tiroirs des politiques. L’islam dérange. Pas question pour le nouveau gouvernement d’encourager le développement de la finance islamique pour le moment. Très récemment, une allusion a été faite au ministre de l’économie et des finances au sujet de la finance islamique en France. À suivre…

 

Katibîn : En 2009 est créé l’Institut Français de la Finance Islamique présidé par Hervé de Charrette (ex-ministre des affaires étrangères et président de la chambre de commerce franco-arabe) et avait pour mission d’ouvrir le marché français à la finance islamique. Doté de gros moyens et d’un comité stratégique de hautes compétences (un ex-DG de la banque de France, un professeur de Paris-Dauphine, une directrice de recherche au CNRS etc..), et puis plus rien… Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Rashid Hamdaoui : L’établissement dont vous parlez avait la possibilité d’agir en intermédiaire entre les investisseurs et la France. L’idée était de faciliter la venue des capitaux du Moyen-Orient. Or, nos amis du Moyen-Orient n’ont pas reçu l’accueil qu’ils espéraient. Les avantages pour eux n’étaient pas suffisant et ont fini par bouder la France. En soi, l’idée d’un institut français dédié à la finance islamique est une bonne idée. Or, sans soutien politique et sans aucun projet d’envergure, cet institut est resté une coquille vide. Toutefois, il ne serait pas surprenant de revoir certains des fondateurs se manifester le jour où l’intérêt pour la finance islamique se fera ressentir à nouveau.

 

Katibîn : Aujourd’hui, nous avons des acteurs majeurs, comme Swiss Life, qui propose des produits de finance islamique (l’assurance-vie « Salam épargne et placement » notamment), est-ce vraiment des produits conforme aux règles islamiques en la matière ? Qu’en pensez-vous ?

Rashid Hamdaoui : Les solutions proposées sur le marché français sont minimes. Il existe une offre compte bancaire et mourabaha chez Chaabi Bank, une offre assurance vie se voulant halal chez SwissLife et chez VitisLife. Et enfin quelques produits pour dynamiser votre épargne par ci par là. Ces produits se présentent comme étant en adéquation avec l’esprit de la finance islamique. Cet esprit est garanti par un comité qui se veut indépendant. Il en existe plusieurs en France, chacun a ses particularités et libre à chacun de juger des compétences des membres qui les composent…

 

Katibîn : Qu’en est-il aujourd’hui, pour un musulman résidant en France, et qui souhaiterait bénéficier de services bancaires conforme à la loi islamique ?

Rashid Hamdaoui : Avant de souscrire à une offre, j’invite chacun à comprendre tout d’abord l’esprit de la finance islamique, de se familiariser avec les termes, les objectifs, les finalités. Ensuite, de se tourner vers un établissement qui peut l’accompagner dans la recherche d’offres adaptées en fonction de sa situation.Toutefois, j’invite aussi le consommateur musulman français à être exigeant autant sur la qualité de l’offre proposée que sur son aspect réellement halal.

 

Katibîn : Quels sont les principaux blocages aujourd’hui qui empêchent l’émergence d’une filière de finance islamique à part entière en France ?

Rashid Hamdaoui : Je m’attarderai sur notre responsabilité collective qui est selon moi le principal blocage. L’offre suit toujours la demande. J’invite donc les musulmans de France a manifester clairement leurs besoins mais aussi d’arrêter de consommer des produits financiers toxiques aussi bien financièrement que religieusement. Je conseille aussi les musulmans de France d’arrêter de souscrire à des produits ribawi et d’être exigeants. Je les invite à demander ouvertement aux conseillers des produits en adéquation avec leurs principes. En définitive, nous aurons en matière de finance islamique en France ce que nous mériterons.

 

Katibîn : Baraka Allahou fika pour ta disponibilité et d’avoir répondu à nos questions. Nous te souhaitons beaucoup de réussite dans tes activités professionnelles et personnelles.

 

Pour mieux vous connaitre

Activités de la société : Information, Formation et Conseil

Expérience dans la FI : 7 ans

Là où tu te sens le mieux : Le front au sol en invoquant Allah

Récitateur préféré : Mahmoud Al Hussary

Hadith qui te touche le plus : Je citerai une Ayat { […] En vérité, Allah ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même. } [ Sourate 13 – Ayat 11 ]

Ton conseil à la oumma : Nous avons tous l’obligation du moyen alors agissons chacun à notre échelle, et le résultat revient à Allah

Un commentaire

  1. bonjour,
    aurriez-bous un moyen de contacter Mr Rashid Hamdaoui? Je me suis inscrite pour une formation en ligne il y a 4 mois mais je n’ai toujours aucune réponse.

    Merci beaucoup

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